Me voilà arrivé en Casamance, véritable paradis terrestre s'il en est (plus pour les touristes que pour les locaux d'ailleurs). Puisque le trajet a été cours (4j) et intéressant, pour une fois, je vais raconter un peu au jour le jour, pour que vous puissiez vous faire une idée du schlimblik.
Dimanche, 93km
Départ vers 10h30 de Dakar. Le programme de la veille n'a malheureusement pas permis un départ aux aurores mais la trêve dominicale, elle, permet d'éviter les bouchons à la sortie de la ville. Comme prévu les deux premières heures (soit les trente premiers km) sont exécrables: nuages noirs derrière chaque véhicule et déboitages intempestifs sur la 2x2 voies incontournable pour sortir de l'agglomération. C'est avec joie que je quitte le "boulevard des hydrocarbures" défoncé par le passage des camions et encadré par une cimenterie, des entrepôts et autres décharges à ciel ouvert pour une plus petite route en direction des villages de la petite côte (Yenne-sur-Mer, Toubab Dialo, Popenguine...). Je fais la première pause au bout de 45km quand, enfin, je peut m'arrêter tranquillement au bord de la route pour boire et grignoter quelques mangues séchées (merci Emilie et Vincent!) sans disparaitre dans un épais brouillard de fumée à chaque passage de camion. Arrivé à Toubab Dialo, le soleil est déjà haut (13h30), il fait chaud (30°C au soleil?) et c'est la fin du goudron, il est temps de faire la pause déjeuner. Arrêt sous une case au bord de la route pour déguster un succulent thieboudienne (riz-poisson) puis direction un petit coin d'ombre pour digérer tout ça assoupis en attendant que la température redescende. Re-départ vers 15h30 à l'attaque de la piste en bordure de mer. Passage cours (~8km) mais sympathique. Un singe a qui il manque une main traverse devant moi. A Popenguine, c'est le retour du goudron et je dois quitter la côte pour rejoindre la route principale (malheureusement). Quelques courses à la jonction avec la grande route et je m'y jette toujours en direction du Sud. Le soleil décline, il est temps de trouver un bivouac, d'autant plus que je m'approche de Mbour et le camping en ville n'est pas vraiment indiqué. Je choisis un champs en retrait de la route et en dépression. Bien calé à l'abri du vent et des regards, je sors mon bouquin en attendant le coucher de soleil pour jauger l'ambiance du lieu. 5 minutes passent et quelqu'un se dirige vers moi.
-salam aleïkoum
-aleïkoum salam
-ça va?
-ça va
-ça va bien?
-ça va bien merci
-la journée?
-ça va
(et là je vous fais la version courte...)
Abdu me propose d'aller chez lui, ça sera mieux qu'ici. Ni une, ni deux, je recharge le vélo et le suit au village un km plus loin. Chez lui, il y a une case cuisine en roseaux et trois cases de deux pièces en torchis avec des lits à l'intérieur entourées d'une clôture. Au milieu, la cours où se passent la majorités des activités de la famille et des animaux (poules, chèvres, chats, moutons et même un buffle). La "famille" est à comprendre au sens large. Abdu vit avec sa femme et sa fille, ses grands parents, ses parents, ses oncles et tantes et leurs enfants... ça fait bien une trentaine de personnes au total. Malène qui est la seule de la fratrie à aller à l'école (en 6ème, 14 ans) m'apprend quelques mots de Wolof (la langue la plus répandue au Sénégal) bien que la famille soit Sérère et parle un autre dialecte. Nous partageons le couscous de mil avec la sauce arachide (thiéré) puis l'incontournable thé (ataya). Mon hôte ne veut pas que je monte ma tente pour dormir dehors, il me laisse son lit. Comme beaucoup de gens ici il fait un peu de tout. Pêcheur (mais le poisson se fait rare), il cultive aussi le mil, l'arachide, le sorgho mais travail en ce moment de nuit comme manoeuvre à la grande cimenterie de Rufisque.
Lundi, 89km
Réveil 6h pour les braves car c'est l'heure de la première prière de la journée. Toilette au seau d'eau froide entre trois feuilles de palmier dans un coin de la cours et petit déjeuner sous les premiers rayons du soleil (baguette, margarine, lait chaud, la classe!). Je repars sur la grande route vers le Sud en direction de Joal Fadiout, rien à signaler à part une circulation soutenue et un groupe de quatre singes et un serpent de bonne taille qui traversent la route devant moi. Fin du goudron, j'attaque la piste sous un soleil pesant. Je traverse des rizières, champs et forêts éparses. Halte anticipée (11h30) à Samba Dia car le prochain village est loin et je n'ai aucune envie de me faire cuire du riz en pleine brousse alors que je peux manger un thiéboudienne tranquillement à l'ombre ici. Je fais la sieste dans le bouiboui pendant que la dame qui s'en charge fait de même. Quelques gens passent se restaurer, on discute le bout de gras, il fait vraiment trop chaud pour repartir. Finalement vers 16h, je me motive à me remettre en selle car sinon je risque d'arriver de nuit. La piste continue et s'approche de la mer (sur la droite). A gauche, au départ, ce sont des marais salants puis le fleuve, la bande de terre se fait de plus en plus étroite jusqu'à ne mesurer que 100m de large à la pointe. Au bout de cette langue de sable, Djifere, petite village de pêcheur où je compte trouver une pirogue pour traverser l'estuaire et éviter de reprendre la route principale. J'arrive en fin d'après midi en croyant avoir manqué le départ du jour, ce qu'on me confirme au village. Dans le doute, avant de chercher un bivouac, je passe par la plage pour demander l'heure de départ de la pirogue et miracle, elle est encore là. C'est une grande pirogue à moteur qui sert à ravitailler un village (Betenti) sur une île de l'estuaire. C'est sur le même type de pirogues que s'embarque bon nombre de clandestins en direction des Canaries... Il se trouve que les piroguiers ont aussi une cargaison de poisson à vendre à Banjul (capital de la Gambie), ils peuvent donc m'emmener jusque là bas. C'est parfait, cela me fera gagner du temps et quelques backchich à la frontière. Nous partons à 2h du matin et voyageons toute la nuit après avoir ingurgité un ragoût à forts relents de rats dont la digestion est ardue.
Mardi, 111km
Nous arrivons à la capital Gambienne au levé du soleil. L'un des pêcheurs, avec un de ses amis, m'aide à trouver la douane et à faire tamponner mon passeport. A mon grand étonnement, on ne me fait rien payer alors que le visa coûte 25 000 FCFA à Dakar et 18 000 FCFA à la frontière, magique! Ne voulant pas changer d'argent pour dormir ou manger en Gambie, je fonce pour en sortir. Le file sur la route principal qui ressemble bien à n'importe quelle rue du Sénégal sauf que tout est écrit en anglais en lieu et place du français. Arrivé à Brikama, marre de la route, je choisis de prendre une piste. Comme toujours, c'est patte d'oie sur patte d'oie et forcément je finis par perdre la piste principale, il y a de plus en plus de sable au fûr et à mesure que je m'enfonce dans la forêt. Je demande au gens et tous me disent que c'est bien la direction de la Casamance donc je continue jusqu'au poste frontière Gambien. Là, on me fait une scène parce que je n'ai pas payé de visa et on exige que j'en paie un, 6 000 FCFA. Je sors du pays et continu plein Sud. Je ne vois pas de poste frontière Sénégalais, je demande et deux paysans qui reviennent de la forêt chargé de lianes médicinales me remettent sur une piste en direction de Diouloulou avec deux grosses poignées d'arachides. Je retrouve le goudron et la "civilisation" à Diouloulou vers 15h30, il est temps d'avaler un yassa poisson (riz-poisson) et de prendre un décision pour mon passeport puisque je n'ai pas de tampon d'entrée au Sénégal (je n'ai pas non plus de tampon de sortie alors que pourraient-ils me dire?). Je finis par me décider à retourner à la frontière par la route (30km aller-retour) pour obtenir un nouveau visa Sénégalais et m'éviter des tracas par la suite. Revenue à l'endroit de la pause déjeuner, je continu ma route, dans le bon sens cette fois. Le soleil décline, il faut penser à trouver un endroit où dormir, d'autant plus que les routes ne sont pas sûres la nuit en Casamance. Je double un type en vélo et en profite pour lui taper la causette, il se dirige vers un village proche de celui que je veux atteindre pour attraper une piste et échapper à la route principale, le hasard fait décidément très bien les choses. Nous prenons un raccourci improbable et il me laisse sur la bonne piste avec le nom d'un de ses amis du village d'à côté. J'y vais, n'y trouve pas la fameuse personne mais son neveu (Seymi) qui se propose de m'héberger. Encore une fois, la tente est proscrite, on dit aux enfants de quitter leur chambre et on m'installe avec mon vélo, dans la grande case en torchis. Je ne tarde pas à m'écrouler sous la moustiquaire, vanné.
Mercredi, 0km
Il y a un bolong (un bras de fleuve) entre Ebinkine (où je suis) et Kartiack (où commence la piste que je veux prendre). Autrefois il y avait un chemin à travers la mangrove avec quelques ponts de fortune, aujourd'hui, les gens utilisent une pirogue qui fait la navette trois fois par semaine mais, pas aujourd'hui, forcément. Je me tâte un moment à partir par l'ancien chemin en essayant de traverser à gué en portant le vélo les zones inondées mais c'est sûrement trop profond. Je décide donc d'attendre une journée au village pour prendre la pirogue le lendemain. Après un luxueux petit déjeuner au café au lait et au pain (la dame à fait le tour du village pour trouver du pain de brousse et est désolée de n'avoir pas trouvé de margarine). Le matin je vais avec les femmes à la rizière pour la fin de la récolte.

Je les regarde travailler un peu puis mets la main à la pâte en séparant la paille des tiges de riz pour en faire des bouquets attachés par des brins de roseau qui seront stockés tel quel dans le grenier. Je reste manger le riz-poisson avec la soixantaine de femmes et les quelques hommes qui ont apporté les marmites sous un arbre de la rizière. Manger un riz-sauce avec les mains c'est toute une histoire et malgré mes progrès je suis le seul à en mettre partout! Retour au village l'après midi pour une sieste (pendant que le travail reprend pour les autres), je me paie une fois de plus le luxe d'une toilette puis un petit tour du village. Il n'y a que des cases de torchis. Tous les gens ont à peu près la même activité, agriculture, maraîchage, pêche... Les récoltes de riz, sorgho, mil et arachide ne suffisent pas à nourrir tout le monde toute l'année alors ils élèvent un peu de bétail et pêchent dans le bolong et vendent quelques oranges et mangues à la ville pour acheter le complément de riz (thaïlandais!) et le pétrole pour les lampes car il n'y a pas l'électricité. Le soir on réchauffe les restes de riz du midi que l'on mange à la lueur de la lampe torche.
Jeudi, 71km
Petit déjeuner comme la veille agrémenté d'une succulente omelette et départ pour le bolong à travers la rizière pour prendre la pirogue. Je monte avec la demi-douzaine de villageois qui vont au même endroit que moi et nous parcourons les sinueux bras du fleuve en prenant quelques raccourcis à travers les palétuviers (l'arbuste qui forme la mangrove) par moment.

Juste avant l'arrivée, un crocodile s'échappe, apeuré par le bruit du moteur. Un petit bout de goudron me fait traverser quelques villages puis c'est le retour de la piste. Malgré la proximité de la route, j'ai le sentiment d'être bien loin de tout, la saignée rouge de latérite s'enfonce plein Sud dans la forêt éparse de fromagers et de palmiers. De temps à autres je passe une case de torchis entourée d'une clôture de feuilles de palmier contenant sa batterie de poules et de cochons (il y a quelques chrétiens par ici!). Des champs à l'allure plutôt sauvages entourent les habitations. J'ai l'impression d'être déjà arrivé au Brésil mais je ne suis qu'à Afiniam. Éreinté par la chaleur, les vibrations de la piste et les derniers mètres ensablés je m'échoue dans la case à impluvium du campement. Affamé je termine le riz des employés en attendant qu'on me prépare un cassse-croute que je savoure à l'ombre d'un arbre géant. "Perdu" dans la forêt à une heure de pirogue ou de piste de toute ville significative, le calme est absolu, l'omelette-frite nirvanesque, "bienvenue au paradis" me dis-je.
Demain il suffira de prendre la pirogue villageoise pour rejoindre Ziguinchor (la destination finale) et commencer la recherche de bateau. En attendant, je reprend le vélo (déchargé) et me dirige vers Dilapao, village encore plus paumé (si c'est possible) où est installé un mouillage prisé des plaisanciers. Il n'y a que 15km et le vélo est léger comme une plume mais la piste est passablement ensablé ce qui n'enlève rien à la beauté du paysage. La fin du trajet au soleil couchant dans la brousse parsemée de palmiers est magnifique et donne l'impression d'arriver au bout du monde.
Vendredi, 4km
Embarquement à bord de la pirogue qui va, chargée d'une bonne cinquantaine de personnes (des femmes qui vont vendre au marché majoritairement) accompagné des marchandises (jus de citron, orange, vin de palme, fruits de palmiers) et quelques vélos, dont le miens. Je débarque à Ziguinchor et passe par les bars du port discuter avec les plaisanciers et laisser quelques annonces sur les panneaux d'affichage avant de rejoindre la maison de Omer et Julie pour m'y poser.
Voilà un résumé de cette petite épopée. Vous aurez noté que ce n'est pas vraiment représentatif de l'intégralité du voyage en vélo jusque là ne serait-ce qu'à cause de la fréquence des "douches". J'ai quelques photos pour illustrer tout ça, j'espère pouvoir les mettre bientôt.
Maintenant ça va être moins facile, il faut trouver un bateau, mais au moins le cadre est plus agréable que Dakar pour patienter.